Il
en est de plus spectaculaires, de plus précoces, sûrement, de plus tardives
aussi, mais la rencontre d’Isabelle avec la poterie est sans doute l’une des
plus heureuses. Après quelques détours – qui n’en fait pas ? –, elle entre
par hasard un jour de mars 1998 dans un atelier de poterie. Et très vite,
dans sa recherche du mode d’expression qui lui correspond le mieux, l’art de
travailler la terre va s’imposer.
Elle
croise d’abord la faïence, puis le grès, plus difficile car cuisant à haute
température – pour que quelque chose devienne son métier, il fallait que ce
soit difficile. Du coup, elle se frotte aussi à la porcelaine.
Isabelle
se doit de jouer avec les limites : entre la pièce aboutie et la pièce
bonne à jeter, entre deux émaux dont la texture menace de basculer, la marge
est toujours étroite. Il y a quelque chose d’une apprentie sorcière mâtinée de cuisinière
dans cette femme qui mélange les molécules, pour un résultat qui tient parfois
du savant dosage, souvent du miracle fortuit.
Travailler,
chercher, tels sont ses seuls guides : elle aime à dire que dans le
dialogue avec la terre, c’est toujours la terre qui a le dernier mot. Mais que
le dialogue est infiniment riche si l’on travaille beaucoup en gardant la
curiosité des débuts, au-delà des aspects parfois désespérants de ce métier qui
demande modestie, patience et ténacité.
Pour
Isabelle, dialoguer avec la terre, c’est parfois l’amener au-delà de ce que la
raison technique semblerait autoriser. D’où le nom d’une collection de pièces
volontairement de travers : “ Pas le droit ”.
Chez
elle, les pots, les bols, les assiettes, les vases suggèrent une harmonie dont
l’évidence simple est trompeuse : derrière, ce sont des heures de travail
solitaire, des tâtonnements pour trouver la juste teinte, des doutes plus ou
moins tranquilles, les casses inévitables, mais aussi des surprises infinies
devant le mystère de l’ouverture du four.
Quand
Isabelle pratique ce métier ancestral et sans frontières, c’est avec gravité,
profondeur et hypersensibilité, mais aussi parfois avec humour. En témoignent
les Monistrol, petits animaux ou figurines dont le point commun est d’avoir tous
“ un gros nez et des yeux très rapprochés (du nez) ”.
Elle
ne sait pas de quoi elle s’inspire, mais dit voir beaucoup de ronds et de
carrés dans les villes (elle y a toujours vécu). Et elle aime les rayons du
Monoprix (pour l’air du temps) comme les cimaises des musées (pour le mystère
de la représentation).
Lorsqu’ils
passent par l’atelier aux portes ouvertes du printemps et d’octobre, ou
lorsqu’ils sont clients – beaucoup sont fidèles –, ceux qui touchent de l’œil
ou de la main les pièces qu’elle a créées sont séduits par la beauté souvent
poétique qui s’en dégage. “ Tendresse du vert ”, “ Bleu très bleu ”, “ Poussière de lune ” ou encore “ Framboise écrasée” sont inscrits sur des bouteilles rangées sous le lavabo : ce
sont certains des émaux qu’elle fabrique toujours elle-même. Souvent, elle les
superpose au milieu d’une pièce, et le bicolore révèle alors ce qu’il peut y
avoir d’intriguant dans la ligne de la rencontre des deux couleurs.
Même
dans ce motif géométrique à l’oxyde de cobalt qui s’appelle “ Petits
pas ”, le minimalisme n’altère ni la fantaisie ni une vraie capacité de renouvellement.
De
ses mains et de sa tête sortent des objets utiles, qu’on aime avoir près de
soi, qui vous accompagnent dans le quotidien qu'elle veut rendre beau, sans qu'il soit intimidant.